tour d’horizon
Juillet-août 2000
 
Ontario : du mou
dans la gāchette
  Photo: Ronald Maisonneuve
Claude Lafleur, agr.*
Il n’y a pas si longtemps, 20 ans peut-être, les agriculteurs québécois regardaient avec envie la puissance et la diversité de l’agriculture ontarienne. Leurs fermes, semblait-il, étaient plus grosses, plus efficaces, plus riches. Leur supériorité était particulièrement évidente dans les secteurs laitier et céréalier.
Les choses ont bien changé. Aujourd’hui, ce sont les Ontariens qui, les yeux dans l’eau, regardent avec envie du côté du Québec. Pourquoi? Parce que toutes les comparaisons chiffrées, que ce soit les montants totaux investis à la ferme, le nombre de jeunes producteurs, le taux de croissance, avantagent le Québec. Une statistique parmi tant d’autres : en 1999, les revenus nets à la ferme pour le Québec s’élevaient à 1 044 millions de $, contre un maigre 281 millions de $ pour l’Ontario, soit près de 4 fois plus en faveur des Québécois! Des chiffres qui, dans leur simplicité, expriment tout le désarroi vécu par nos voisins.
Pourtant, l’Ontario dispose en principe de tous les atouts nécessaires pour rendre son économie agricole performante : climat remarquable, terres généreuses, infrastructure ultramoderne. Comment expliquer qu’une province qui dispose de tant d’atouts ne réussisse à afficher que d’aussi modestes résultats?
Il y a manifestement des choses que le Québec fait mieux que sa voisine! Or, quand on creuse un peu, on trouve trois choses. La première, même si l’on aime bien claironner le contraire, c’est que les hommes et les femmes politiques québécois ont toujours eu un préjugé favorable à l’agriculture. Ce n’est pas le cas des politiciens ontariens. Du gouvernement Bourassa à celui de M. Bouchard, en passant par le gouvernement de M. Lévesque, le Québec agricole s’est doté au fil des ans d’une politique agricole efficace et unique en Amérique du Nord : stabilisation agricole en 1974, zonage agricole en 1977, droit de produire en 1998. Ce que le premier ministre Bouchard a fait lors du récent sommet sur l’agriculture, c’est-à-dire rassembler les principaux décideurs, participer aux discussions, négocier en coulisse, serait tout à fait inimaginable en Ontario avec un Mike Harris.

La seconde tient à la présence de puissantes organisations collectives au Québec. Les producteurs ontariens, en effet, souffrent terriblement de l’absence d’un syndicalisme agricole bien organisé, comme l’UPA, et d’un mouvement coopératif bien implanté comme le nôtre. Au Québec, le réseau coopératif occupe systématiquement le terrain, détenant souvent plus de la moitié des parts de marché. Leur seule présence est rassurante et sécurisante. À l’opposé, la grande fédération ontarienne des coopératives a fermé ses portes il y a dix ans, victime d’investissements douteux, d’une gestion déficiente et surtout, surtout, de l’indifférence de ses membres. Résultat : les multinationales occupent maintenant toute la place, multipliant ici et là des contrats d’intégration, avec des conséquences désastreuses pour les fermes autonomes et familiales.
La troisième, enfin, découle de la présence d’une classe professionnelle d’agriculteurs revendicateurs et actifs au Québec. En effet, autant par nécessité que par fierté, les Québécois ont choisi le métier d’agriculteur à temps plein plus que partout au Canada. En Ontario, l’agriculture à temps partiel foisonne, entre autres parce que les jeunes, tout en gardant la ferme familiale, choisissent de travailler à l’usine automobile. En cas de crise, les Ontariens préfèrent puiser dans le bas de laine plutôt que de bloquer l’autoroute 401 et revendiquer une politique agricole plus efficace!
Cela dit, le modèle québécois n’est pas vendable en Ontario : trop culturel, trop « religieux », dit-on. Mais il y a des leçons à tirer de l’expérience québécoise. L’Ontario devra donc trouver une façon originale d’amener ses gens à pousser dans la même direction. En bout de ligne, on en revient toujours aux facteurs politiques, psychologiques et humains. C’est comme la fabrication de la mayonnaise : il ne suffit pas d’avoir les bons ingrédients – œufs, huile, citron, moutarde, épices – encore faut-il les mélanger correctement!
Claude Lafleur, agr., secrétaire général
Coopérative fédérée de Québec
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